Sénateurs d’Ottawa | Une région, deux solitudes
Il n’y a que quelques centaines de mètres, une rivière et des ponts qui séparent Ottawa de Gatineau.
« Ça me fait penser à d’autres villes de sports qui parviennent à attirer des partisans de la ville voisine », explique le propriétaire des Sénateurs d’Ottawa, Michael Andlauer, en entrevue avec La Presse. « Il y a Dallas avec Fort Worth, Minneapolis avec St. Paul, ou même encore Montréal avec Laval. Pour moi, Ottawa et Gatineau, c’est la même chose, malgré que ce soit deux provinces différentes. »
Une fracture révélatrice se dresse toutefois entre les deux villes, lorsqu’il est question d’allégeance envers les équipes de hockey professionnel.
À Ottawa, près de 68 % des résidants encourageaient les Sénateurs en 2015, selon un sondage de Radio-Canada. Cette proportion s’élevait à seulement 23 % du côté de Gatineau, où le Canadien gagnait 63 % des amateurs.
Bien que ces chiffres datent d’une dizaine d’années, tous les intervenants consultés par La Presse sont d’avis que la situation est demeurée la même.
« Les Sénateurs doivent aller chercher deux marchés, deux populations qui ont une langue, une culture et des habitudes de vie différentes. C’est un défi qui est complètement unique, qu’aucune autre équipe de la LNH ne possède », analyse Benoit Séguin, qui enseigne la gestion et le marketing du sport à l’Université d’Ottawa.
« Le Canadien s’adresse aussi à une clientèle dans les deux langues. Mais c’est une clientèle qui vient de la même ville, qui est similaire. Les Sénateurs, eux, doivent parler différemment à leurs partisans, selon leur provenance. »
Briser la chaîne
Si rejoindre la communauté gatinoise constitue un énorme défi, convaincre les partisans de se ranger derrière les Sénateurs s’avère encore plus compliqué. Ceux qui soutiennent leur équipe le font depuis longtemps, en général. Et ces racines sont dures à rompre.
« Il y a un côté héréditaire là-dedans », rappelle Michel Langevin, animateur au 104,7 Outaouais et ancien journaliste sportif. « Si tes parents et tes grands-parents ont pris pour les Canadiens, tu nais dans la famille de l’équipe. C’est comme un passage obligé qui est difficile à briser. »
Justement, La Presse a discuté avec quelques partisans gatinois nés peu après l’arrivée des Sénateurs dans la LNH, en 1992. Tous soutiennent aujourd’hui la même équipe que leurs parents.
Au-delà de ce lien du sang, un autre lien fort rattache les partisans gatinois au Canadien : le sentiment d’appartenance au Québec.
« C’est certain, l’identité nationale québécoise joue pour quelque chose », estime Charles-Étienne Leclerc-Therrien, un partisan du Canadien résidant à Gatineau.
« Si ton identité québécoise est plus forte, tu vas pencher pour l’équipe du Québec, même si elle est plus loin. J’ai remarqué que mes amis qui s’identifient plus au Canada soutiennent plus les Sénateurs », raisonne le partisan de 29 ans.
« Moi, quand les Sénateurs font la promotion d’un match contre les Maple Leafs de Toronto, qu’ils vantent la rivalité de l’Ontario, je m’en fous un peu, ça ne me concerne pas », tranche-t-il.
Un autre partisan, Nicolas Huppé, souhaite le succès de toutes les équipes canadiennes – sauf Toronto, précise-t-il –, mais le Canadien a toujours le dessus dans son cœur.
Nicolas raffole aussi de la Ligue canadienne de football. Et dans la même veine, lorsque le Rouge et Noir a intégré la ligue, en 2014, il a conservé son lien d’attache avec les Alouettes.
« C’est lié à mon identité québécoise, qui passe devant mon identité canadienne, explique le résidant de Thurso. L’histoire des Canadiens, je la connais depuis que je suis petit. Quand je pense à eux, je pense aux Maurice Richard et Guy Lafleur. C’est dur de battre ça. »
L’équipe d’une région
Au contraire, d’autres partisans se réjouissent de voir qu’une équipe de la LNH puisse représenter l’identité unique de la région, comme Guillaume Bisson.
« Il y a des francophones et des anglophones parmi les partisans des Sénateurs. Pour moi, c’est une équipe qui représente bien le caractère unique de notre région », soutient celui qui a grandi en admirant les exploits de Daniel Alfredsson.
Reste qu’être partisan francophone des Sénateurs à Gatineau, c’est vivre en minorité.
Dans son groupe d’amis, Pierre-Olivier Roberge est « pratiquement » le seul à se ranger derrière l’équipe. Il n’est pas au bout de ses peines lorsqu’il assiste à un affrontement contre le Canadien.
Le 22 février dernier, par exemple, les « olé, olé, olé », chant propre aux partisans du CH, fusaient, laissant croire que la partie se déroulait au Centre Bell et non au Centre Canadian Tire. Le match était pourtant bel et bien présenté à Kanata.
« C’est l’enfer », avoue-t-il en riant. « Tu arrives là et tu te demandes si tu es réellement à domicile. Les équipes comme Toronto, Boston et Montréal ont un historique tellement fort, transmis de génération en génération. C’est difficile de rivaliser avec elles. »
Mais comme d’autres partisans, Pierre-Olivier Roberge voit le bout du tunnel. Il constate les efforts du propriétaire Michael Andlauer pour attirer la clientèle gatinoise depuis son arrivée à la tête de l’équipe, en septembre 2023.
« Il parle des Sénateurs comme de l’équipe d’Ottawa-Gatineau. L’ancien propriétaire [Eugene Melnyk], il n’avait jamais dit ça. C’est vraiment positif », se réjouit-il.
De cette simple appellation découle un désir clair de la nouvelle administration des Sénateurs : charmer les Gatinois. Eh oui, même ceux qui se rangent présentement derrière le Canadien.
Michael Andlauer croit que c’est possible. Il peut toutefois mesurer l’ampleur du défi qui se dresse devant lui, comme il a auparavant été propriétaire minoritaire du CH. « C’est quelque chose qu’il faut mériter. Il faut faire notre part, se regarder dans le miroir pour s’améliorer », assure-t-il. « On les aura, deux sièges à la fois. »
